Historia Mundum

Question d’Orient : déclin ottoman, puissances européennes et Balkans

Grande gravure en noir et blanc du Congrès de Paris de 1856, organisée comme un portrait collectif diplomatique dans une salle ornée. Les délégués sont assis ou debout autour d’une table centrale, avec des diplomates en tenue sombre et des représentants ottomans coiffés d’un fez à droite.

Le Congrès de Paris, tableau d’Edouard Louis Dubufe représentant la réunion diplomatique de 1856 qui mit fin à la guerre de Crimée. Image du domaine public.

La question d’Orient fut le problème diplomatique créé par l’affaiblissement de l’Empire ottoman. De la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle, les gouvernements européens durent décider à plusieurs reprises ce qui devait se passer lorsque l’autorité ottomane reculait dans les Balkans, en Méditerranée orientale, en Égypte, à Constantinople et dans les Détroits. Le cœur du problème associait les demandes locales d’autonomie à la crainte qu’une puissance rivale tire du déclin ottoman un avantage stratégique.

Résumé

  • La question d’Orient désignait les conséquences internationales de l’affaiblissement ottoman, surtout dans les Balkans et autour des Détroits.
  • La Russie voulait étendre son influence sur les chrétiens orthodoxes, les peuples slaves, Constantinople et l’accès de la mer Noire à la Méditerranée.
  • La Grande-Bretagne cherchait généralement à maintenir l’Empire ottoman assez fort pour freiner l’expansion russe vers la Méditerranée orientale et la route des Indes.
  • L’Autriche redoutait le nationalisme balkanique parce que son propre empire comprenait de nombreux peuples slaves.
  • La guerre d’indépendance grecque montra qu’une révolte nationale locale pouvait devenir une crise diplomatique européenne.
  • La guerre de Crimée rompit l’unité conservatrice du Concert européen et affaiblit l’ordre établi après 1815.
  • Les crises balkaniques ultérieures, notamment la Bosnie et les guerres balkaniques, firent de la question d’Orient l’une des causes de longue durée de la Première Guerre mondiale.

Qu’était-ce que la question d’Orient ?

L’expression « question d’Orient » désignait un dilemme diplomatique récurrent plutôt qu’un événement unique. L’Empire ottoman contrôlait encore de vastes territoires de l’Europe du Sud-Est à l’Asie occidentale et à l’Afrique du Nord, mais il n’avait plus la force militaire et administrative qui avait fait de lui une grande puissance dans les siècles précédents. À mesure que le contrôle ottoman s’affaiblissait, des peuples soumis se révoltaient, des dirigeants locaux réclamaient l’autonomie et des puissances extérieures essayaient d’utiliser les difficultés de l’empire à leur avantage. L’étude de M. S. Anderson traite ce schéma comme un long problème de relations internationales, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au règlement ottoman après la Première Guerre mondiale. C’est pourquoi aucune révolte, aucun traité et aucune guerre ne suffisent à expliquer l’ensemble du problème.

Cette situation rendait la question dangereuse pour l’ordre européen né après l’ère napoléonienne. Le Concert européen devait contenir la révolution, préserver la légitimité et empêcher une puissance de dominer le continent. L’Empire ottoman se trouvait partiellement en dehors de ce cadre conservateur, mais son affaiblissement affectait toutes les grandes puissances. Une révolte balkanique ou une crise des Détroits pouvait obliger les gouvernements à hiérarchiser l’ordre conservateur, l’indépendance nationale, l’ambition impériale et la retenue de l’équilibre des puissances.

La question était donc « orientale » du point de vue de la diplomatie européenne. Elle concernait les terres ottomanes situées à l’est et au sud-est du principal système des grandes puissances. Dans les faits, elle occupait pourtant une place centrale en Europe. Pour la Russie, la Grande-Bretagne, l’Autriche, la France puis l’Allemagne, le territoire ottoman devint un test de sécurité autant que de prestige.

Pourquoi l’Empire ottoman comptait-il pour l’Europe ?

L’Empire ottoman comptait parce que sa géographie reliait plusieurs espaces stratégiques. Constantinople contrôlait le passage entre la mer Noire et la Méditerranée par le Bosphore et les Dardanelles. Les Balkans reliaient l’Europe centrale, l’Adriatique, le bassin du Danube et la Méditerranée orientale. L’Égypte et le Levant intéressaient la Grande-Bretagne et la France parce qu’ils touchaient aux routes vers l’Inde, l’Afrique du Nord et le monde impérial.

Pour la Russie, le déclin ottoman semblait offrir une occasion religieuse et stratégique. Les souverains russes revendiquaient un rôle particulier de protecteurs des chrétiens orthodoxes et présentaient souvent les Slaves des Balkans comme des clients ou des alliés naturels. Ils voulaient aussi un accès sûr de la mer Noire aux routes des mers chaudes. Si la Russie dominait Constantinople ou les Détroits, elle renforcerait sa position en Méditerranée et réduirait la vulnérabilité de son commerce méridional.

La Grande-Bretagne voyait généralement cette possibilité comme une menace. Les dirigeants britanniques voulaient surtout empêcher la Russie de contrôler la Méditerranée orientale, même lorsque le nationalisme balkanique lui-même comptait moins pour eux. La position française varia selon les régimes et les circonstances. La France pouvait défendre les revendications chrétiennes dans l’Empire ottoman, chercher du prestige en Méditerranée ou concurrencer Londres et Saint-Pétersbourg. L’Autriche avait un problème différent : c’était un empire multinational dont les sujets slaves observaient de près le nationalisme balkanique. Si des peuples balkaniques ottomans obtenaient l’indépendance par le nationalisme et l’aide étrangère, les dirigeants habsbourgeois craignaient que des revendications semblables gagnent leur propre empire.

La Grèce et la première rupture nationale

La guerre d’indépendance grecque montra pourquoi la question d’Orient ne pouvait pas rester un problème local ottoman. En 1821, les Grecs commencèrent une révolte contre la domination ottomane. Le soulèvement s’appuyait sur la conscience nationale, la mémoire de la Grèce antique, l’identité orthodoxe et le climat libéral et romantique du début du XIXe siècle. Il attira rapidement la sympathie européenne, surtout parmi les philhellènes qui voyaient dans la Grèce un berceau de la civilisation occidentale.

Cette sympathie ne suffit pas à décider du résultat. La révolte devint internationale parce que tout changement dans le territoire ottoman modifiait l’équilibre entre la Russie, la Grande-Bretagne, la France et l’Autriche. La Russie avait des raisons stratégiques et religieuses de soutenir la cause grecque. La Grande-Bretagne préférait d’abord l’intégrité ottomane et voulait empêcher la Russie de devenir la seule protectrice de l’indépendance grecque. La France vit aussi une occasion d’agir en Méditerranée orientale. En 1827, les flottes britannique, française et russe détruisirent la flotte ottomano-égyptienne à Navarin, transformant la pression diplomatique en contrainte militaire.

Le règlement qui suivit montra comment les puissances tentaient de combiner changement national et équilibre. La Russie combattit les Ottomans en 1828-1829 et obtint des concessions par le traité d’Andrinople. Les accords ultérieurs de Londres et de Constantinople assurèrent l’indépendance grecque et limitèrent le contrôle russe exclusif sur le résultat. L’indépendance grecque devint donc un précédent : le territoire ottoman pouvait changer, mais les grandes puissances chercheraient à gérer ce changement pour empêcher un seul État de trop gagner.

La Crimée et la fin de la retenue conservatrice

La guerre de Crimée rendit la question d’Orient beaucoup plus destructrice. Le différend immédiat portait sur la protection des chrétiens dans l’Empire ottoman. Napoléon III obtint du sultan la reconnaissance de la France comme protectrice des catholiques, et le tsar Nicolas Ier revendiquait un rôle comparable pour les orthodoxes. Après le rejet des exigences russes, des forces russes occupèrent la Moldavie et la Valachie. L’Empire ottoman déclara la guerre, et la Grande-Bretagne et la France intervinrent contre la Russie.

La question religieuse cachait des calculs stratégiques plus larges. La Russie voulait accroître son influence sur Constantinople et les Détroits. La Grande-Bretagne voulait bloquer l’expansion russe et préserver une barrière en Méditerranée orientale. Napoléon III cherchait du prestige et une manière d’affaiblir l’ancien ordre conservateur associé à la Sainte-Alliance. L’Autriche craignait la Russie dans les Balkans et craignait de perdre son ancienne coopération conservatrice avec elle. Sa diplomatie hésitante et hostile ne satisfit aucun camp.

Le traité de Paris de 1856 mit fin à la guerre et limita temporairement la Russie, mais les conséquences politiques dépassèrent le règlement. La guerre rompit l’unité entre la Russie, l’Autriche et la Prusse qui avait soutenu l’ordre conservateur après 1815. La Russie vit dans la pression autrichienne une trahison. L’Autriche perdit l’amitié russe dont elle dépendait. La Grande-Bretagne et la France ne protégèrent ensuite pas sa position en Italie ou en Allemagne. Avec la rupture provoquée par la guerre de Crimée, la diplomatie autour de la faiblesse ottomane éloigna le Concert européen d’un système de retenue conservatrice et le rapprocha d’un équilibre des puissances plus lâche et plus dur.

Les Balkans après la guerre de Crimée

Après la guerre de Crimée, les Balkans devinrent plus difficiles à gouverner. À mesure que les mouvements nationaux serbes, bulgares, roumains, grecs et d’autres peuples pressaient contre l’autorité ottomane, la Russie continuait à se présenter comme protectrice naturelle des Slaves et des orthodoxes. Dans le même temps, l’Autriche, repoussée d’Allemagne et d’Italie, concentra davantage son attention sur le bassin danubien et les Balkans. La même région devint ainsi à la fois un espace d’aspiration nationale et un champ de rivalité entre grandes puissances. Les travaux de Barbara Jelavich sur les Balkans et la politique russe réunissent ces pressions dans un même cadre. Dans cette lecture, les mouvements nationaux balkaniques avaient leur propre force. Les ambitions russes leur donnaient un poids de grande puissance, tandis que les peurs habsbourgeoises en faisaient un problème de sécurité pour Vienne.

Le contexte balkanique rendait aussi la gestion des crises plus difficile que dans le cas grec. Les programmes nationaux se chevauchaient: les revendications serbes, bulgares, grecques, roumaines et albanaises ne formaient pas une carte territoriale unique et acceptée. Les identités religieuses, les fidélités villageoises, les politiques linguistiques et les souvenirs d’autonomie antérieure influençaient la mobilisation locale. Les grandes puissances lisaient ensuite ces mouvements à travers leurs propres peurs stratégiques. Un soulèvement local pouvait apparaître à Vienne comme une menace pour la stabilité habsbourgeoise, à Saint-Pétersbourg comme un test de crédibilité slave et à Londres comme une ouverture possible pour la Russie près des Détroits.

La guerre russo-turque de 1877-1878 révéla ce schéma. La Russie vainquit l’Empire ottoman et imposa le traité de San Stefano, qui aurait créé une grande Bulgarie sous forte influence russe. La Grande-Bretagne et l’Autriche jugèrent ce résultat dangereux. Au Congrès de Berlin de 1878, les puissances révisèrent le règlement, réduisirent la Bulgarie et reconnurent de nouveaux États balkaniques ou leur agrandissement. Elles autorisèrent aussi l’Autriche-Hongrie à occuper et administrer la Bosnie-Herzégovine, bien que la province restât formellement sous souveraineté ottomane.

Cet arrangement évita une guerre immédiate entre grandes puissances, mais il ne résolut pas les conflits régionaux. La Serbie supportait mal les limites imposées à son expansion. La Russie estima que sa victoire avait été réduite par la diplomatie européenne. L’Autriche-Hongrie s’enfonça plus directement dans la politique sud-slave. L’Empire ottoman continua de perdre de l’autorité, et les États balkaniques purent poursuivre leurs propres ambitions. Chaque compromis préserva la paix pour un temps et laissa des griefs qui rendaient la crise suivante plus difficile à contenir.

De la question d’Orient à la Première Guerre mondiale

Au début du XXe siècle, la question d’Orient s’était fondue dans le système d’alliances qui mena à la Première Guerre mondiale. L’Autriche-Hongrie annexa la Bosnie-Herzégovine en 1908, transformant une occupation administrative en souveraineté formelle. La Serbie et la Russie virent ce geste comme une humiliation et une menace pour les ambitions sud-slaves. L’Allemagne soutint l’Autriche-Hongrie. La Russie, affaiblie après sa défaite contre le Japon, dut reculer.

Les guerres balkaniques de 1912-1913 affaiblirent encore davantage le pouvoir ottoman en Europe. La Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro combattirent d’abord l’Empire ottoman, puis se combattirent entre eux pour le partage des gains. La Serbie sortit renforcée, mais l’Autriche-Hongrie et les autres puissances bloquèrent son accès à l’Adriatique en soutenant la création de l’Albanie. La région devint un lieu où ambitions locales, inquiétudes impériales et politique des alliances se renforçaient mutuellement, si bien qu’un conflit frontalier pouvait devenir un conflit de crédibilité et de survie.

En 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo transforma une crise balkanique en guerre européenne. L’Autriche-Hongrie traita la Serbie comme un danger mortel pour l’empire. La Russie craignit de perdre toute crédibilité parmi les Slaves et dans les Balkans si elle abandonnait la Serbie. L’Allemagne craignit de perdre l’Autriche-Hongrie, son principal allié. La France soutint la Russie, et la Grande-Bretagne entra après la violation de la neutralité belge par l’Allemagne. La route vers la guerre passa par des crises balkaniques qui lièrent nationalisme, anxiété impériale et engagements des grandes puissances.

La question d’Orient pesa en 1914 comme une chaîne d’habitudes et de craintes, non comme une cause unique et directe. La gestion répétée du recul ottoman avait appris aux gouvernements à traiter les changements locaux comme des tests de fiabilité des alliances, de survie impériale et de position stratégique. Lorsque Sarajevo ouvrit la crise de Juillet, les puissances avaient moins de moyens de séparer un différend balkanique des questions de prestige et de sécurité. La gestion antérieure par conférences dépendait du temps, de la discrétion et d’une marge de compensation. En 1914, les plans de mobilisation, les attentes d’alliance et les engagements publics rendaient l’attente plus difficile et tout recul plus dangereux.

En 1914, l’Empire ottoman ne contrôlait plus la majeure partie des territoires balkaniques, mais son recul avait modifié l’équilibre entre ses voisins. La Serbie voyait dans l’expansion la récompense de l’effort national. L’Autriche-Hongrie considérait une Serbie renforcée comme une menace pour ses propres populations sud-slaves. La Russie faisait du soutien à la Serbie la preuve qu’elle gardait une influence après des humiliations antérieures. L’ancien cadre ottoman s’était resserré en une confrontation plus limitée et plus dangereuse entre la Serbie, l’Autriche-Hongrie, la Russie et leurs alliés.

Conclusion

Le déclin ottoman compta parce qu’il lia les demandes locales d’autonomie à la crainte, chez les grandes puissances, qu’une rivale obtienne un avantage stratégique. Aucun principe unique ne pouvait régler ces disputes. La légitimité favorisait l’intégrité ottomane, le nationalisme favorisait les mouvements d’indépendance, la Russie invoquait la protection religieuse et slave, la Grande-Bretagne défendait les routes stratégiques et l’Autriche craignait à la fois l’expansion russe et la contagion nationale.

Pendant une grande partie du XIXe siècle, la diplomatie différa des guerres plus larges par des conférences, des interventions et des compromis territoriaux. Pourtant, chaque règlement laissa des revendications non résolues. En 1914, le recul ottoman en Europe, le nationalisme balkanique, la rivalité austro-russe et le durcissement des alliances avaient rendu le compromis beaucoup plus difficile. Un problème diplomatique né de la faiblesse ottomane devint l’un des chemins par lesquels l’Europe entra dans la Première Guerre mondiale.

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